Je me suis réveillée avant le réveil. J’ai quitté les bras de l’amoureux qui partage mon lit. Et je l’ai sentie. La boule d’angoisse. Bien présente quelque part entre l’estomac et le nombril. Cette espèce de charge de mal-être qui est capable de vous attraper aux tripes dès le matin au réveil. Je n’ai pas compris. Mais je me suis sentie vulnérable.

C’est une décision qui ne se prend pas à la légère de quitter son travail. Parce qu’après tout, ce n’est pas un travail si difficile. Je suis assise à un bureau la journée. J’envoie des mails. Je reçois du stress de deadlines qui ne seront jamais tenues. J’écris des textes qui ne sont peut-être jamais lus. Et j’essaye de coordonner des interlocuteurs. De 10h à 18h dans un bureau. Et je suis payée 400 euros la journée.

J’ai l’impression que ceci ne fait aucun sens.

Souvent, je me demande s’ils ont fait erreur dans leur processus de recrutement. Ou si c’est normal. Mais je ne comprends pas ce qui se passe.

J’ai laissé courir l’idée plusieurs fois dans l’air, en lâchant la bride. “Je ne suis pas heureuse. J’ai envie de partir.” et j’ai eu plusieurs réponses.

L’amoureux principal qui partage ma vie “Au fond, tu peux partir quand tu veux non ? Qu’est-ce qui te retiens ? Les gens disent que les bonnes planques, c’est agréable. Mais je pense que pour les gens comme nous, l’ennui et le manque de sens, ça nous éteint, ça nous stress et ça nous détruit. Va faire autre chose.”

La copine qui a en ce moment des problèmes d’argent “Bah réfléchis un peu quand même. Ce poste tu t’es battue pour l’avoir non ? Et c’est un bon truc pour ton CV. Ca te permet de faire de belles économies pour tes projets. 4 mois, c’est pas bien long. Tu as fait la moitié déjà là. Continue encore.”

La copine qui a récemment tout plaqué en posant sa démission “J’ai tenu, j’ai tenu mais si c’était à refaire, je serai partie plus tôt. Vers la fin, je ne faisais plus d’effort. Je me raccrochais à chaque minute hors de l’entreprise. Je faisais du yoga et de la méditation à 6h du matin. Le soir après le boulot, j’allais faire des ballades de 3h dans Paris, juste pour marcher et respirer autre chose. Je ne parlais plus à personne. Je pleurais souvent. Ne les laisse pas te voler ton énergie. Pars.”

Les parents, angoissés “Mais c’est un très bon poste ! Accroche-toi, accroche-toi. C’est partout pareil. Il faut que tu fasses ton trou. Tu es compétente. Tu as fais plusieurs années d’études. Ne te laisse pas faire. Tiens le coup.”

L’agent qui m’a placé sur la mission “Bon écoute Cléa. Là on va enlever nos casquettes agent et freelance. Barre-toi. Le contexte Covid, le couvre-feu, c’est pas le moment de se tuer à aller tous les matins à un taff qu’on aime pas. Ca ne va pas aller en s’améliorant là. Pars. De façon professionnelle. Lundi matin, tu demandes un point avec ta manager et tu lui expliques que tu veux partir. On est humains tu sais. Là, tu vas finir par te réveiller tous les matins avec une boule au ventre.”

Et la boule au ventre elle est bien là.

C’est les matins de réveil avant le réveil. Je me suis cachée dans les toilettes de chez moi. Et j’ai pleuré. J’ai pleuré tout ce mal de ventre, cette angoisse quelque part dans les tripes qui disaient : “je ne veux pas y retourner.”

C’est prendre une douche et pleurer. C’est se réfugier dans les bras de quelqu’un comme un enfant qui refuse d’aller à l’école. J’ai peur.

Je n’ai pas tant peur que ça de quitter mon travail. J’ai vécu plusieurs années à travailler sans faire de présentiel en entreprise et je m’en portais très bien. J’ai la conviction profonde de pouvoir retomber sur mes pattes.

Non. J’ai peur de ne plus jamais réussir à rentrer dans le moule.

Je suis incapable de comprendre les gens qui passent leurs journées dans un bureau. Je les regarde. Mais je ne les vois pas. Je les entends. Mais je ne sais pas les écouter. Je me sens inadaptée.

Parfois, je me demande à quel moment est-ce que j’ai quitté la voie principale ? La voie où tu rêves d’un bon job, une bonne carrière et que la vie en bureau semble agréable ?
A 18 ans, je commence mes missions de consulting en storytelling en freelance. Je suis repérée par des agences. Je travaille régulièrement à côté des cours. Ca paye mon loyer, ma vie à Paris et mes voyages au bout du monde. Je me sens libre.
Je fais des petites pirouettes pour éviter les stages classiques à l’école. Je les fais en entreprises libérées ou dans des laboratoires pédagogiques. Hors cadre.
A 21 ans, je reviens d’un an en Australie et au Canada. Je décroche haut la main un stage dans une licorne française. Sur le papier, le poste est magnifique. Une grande boîte qui domine le monde de l’innovation. Un environnement plein de challenge. Un esprit disruptif. Tout pour être heureuse.

Je dépéris.

Le stage dure 4 mois. En quelques semaines, je comprends que ni le pool sitting, ni les bureaux ultra confort, ni les afterworks en open bar, ni les séminaires à Majorque ne m’empêcheront d’aller pleurer dans les toilettes tous les midis. Je ne sais pas m’intégrer. J’ai mal au coeur. On me répète “Vous faites du bon travail. Mais vous n’avez pas de culture d’entreprise.”

Je me promet de ne plus remettre les pieds en entreprise. Je fais un an d’entreprenariat. Puis un an d’intrapreneuriat dans des laboratoires d’innovations au sein de grandes boîtes. Des pépinières de possibles qui laissent ma non adaptation à la culture d’entreprise s’exprimer.

Je suis toujours consultante en freelance, je gagne toujours aussi bien ma vie. Entre temps, j’ai ouvert le cabinet d’hypnothérapie et j’ai un flux régulier de clientes. Je suis devenue influenceuse et Instagram paye mon loyer.

Régulièrement, mon agence tente le coup. “Une mission challengeante. A temps partiel. Deux jours sur site. Non consécutif. Ambiance jeune. Bon esprit d’équipe.”
Parfois j’accepte, sur la pointe des pieds. Un peu en apnée. Rassurée que ça ne dure qu’un mois ou deux et jamais à temps plein.

Alors le 4 mois temps plein dans un grand groupe ? Pourquoi ?

Parce que le salaire. La peur d’avoir terminé mon Master. La sensation de devoir réessayer. L’adrénaline du jeu du recrutement. L’envie de monter une maison de naissance. De rembourser plus vite mon prêt étudiant. La rupture avec mon ancien copain. L’incertitude du Covid. L’école, les parents, l’agence, les gens qui disent que “quand même ce serait bien une expérience à temps plein dans un grand groupe. Un test de quatre mois, ce n’est pas si long.”

Et le matin, avant le réveil, je pleure, je pleure, je pleure. Je me demande où j’ai abandonné mes rêves. Je me demande s’il reste seulement de la place pour les rêves. J’ai mal.

Une ancienne camarade de promo m’envoie un vocal : “Tu sais Cléa, il y a des personnes qui s’oublient dans l’entreprise. En fait, toi, je pense que tu n’en es juste pas capable. Dès que tu n’es plus dans un environnement adapté, tu te laisses mourir. C’est comme si ta boussole interne t’obligeait à partir. Je ne me fais pas trop de soucis pour ton avenir.”

Est-ce que cette incapacité est en fait un instinct de survie ?

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