Je sais c’est pas bien marrant d’en parler ici sur le blog. Et pourtant. Parfois il y a des sujets qui te reviennent en tête et tu ne sais pas où les mettre. Parce que ce n’est jamais marrant de parler de viol en fait. Ca met les gens mal à l’aise. On toussote, on regarde ailleurs, on s’attend à te récupérer en sanglots relativement gêné. Ceci est une lettre à mon viol. Et elle a bien sa place ici.

Cher viol.

Parfois, souvent, je t’oublie. Tu n’es plus dans ma tête comme tu as pu l’être avant. On s’est suffisamment parlé. On s’est suffisamment vu. Tu m’as assez collé aux basques. Au bout d’un moment, il fallait partir. Te suivre, c’était mourir. Tu m’aurais fait mourrir. Et tu en aurais été heureux, au fond.

Me voir mourir, ça aurait la certitude que je ne me relèverai plus jamais.

Que je serai incapable de me reconstruire. Ca aurait été rester sous ton emprise. Je suis heureuse de t’avoir laissé derrière moi. Ca a été long. Ca a été difficile. On n’a pas pu vivre une chose si profonde tous les deux pour l’oublier en un claquement de doigt. Non viol. Tu as été dans ma tête, tu as été dans mon corps, tu as été dans mon ventre. Tu as été partout où tu pouvais aller. Tu as été dans ma vie à m’en faire oublier de dormir ou de manger. A me faire éclater en sanglots incontrôlables. A quitter des pièces sans prévenir pour rentrer chez moi et me rouler en boule. Viol je t’ai haïs.

Je t’ai haïs pour les silences que tu as laissé dans ma vie.

Je t’ai haïs pour la peine que tu as posé sur les épaules de mes parents. Je t’ai haïs pour la haine de moi-même que tu as réussi à créer. Je t’ai haïs pour mes incertitudes, pour mes maladresses, pour mes crises d’angoisses abominables et mon incapacité à mettre des mots sur des émotions.

Puis on s’est quitté. Un matin, un soir, je ne sais plus.

On s’est quitté. J’ai arrêté de parler de toi. Je me suis dit qu’il fallait tourner la page. Arrêter de vivre à travers toi. Comme on quitte une mauvaise relation amoureuse. J’ai changé d’adresse. Je t’ai laissé derrière moi.

Mais parfois  tu reviens. Tu reviens sans prévenir et je te déteste.

Tu reviens dans le témoignage d’une amie qui fait écho à ton souvenir. Dans un podcast. Dans un film. Dans un livre. Au coin d’une conversation. Tu reviens quand on me demande « quelle a été la phase la plus importante de ma vie ». C’est bête, mais alors je reparle de toi. Posément, calmement. Avec des larmes qui coulent quand même sur le menton. Parce que tu m’as fait mal. Tu m’as fait putain de mal. Tu m’as fait grandir. Et je ne serai probablement jamais la même personne sans toi. Tu reviens quand mon médecin traitant me demande si j’ai déjà connu des formes de violences. Tu reviens quand on parle d’art. Tu reviens avec ta même voix nasillarde et ton air dégoûtant. Pour dire « Oui mais de toute façon, c’était ta faute. »

Je te vois venir viol. Ca ne marche plus. Ca a marché un temps. Ca a marché un temps, que tu me piétines, que tu me musèles. Que tu dises que pas non ça veut dire peut-être. Que c’était ma faute. Que j’étais bien niaise. Qu’au fond, si j’avais eu un peu de jugeotte, tu ne serai pas arrivé si vite, ni si souvent.

Viol. TA GUEULE.

Sérieusement.

Je pense que tu en as déjà assez fait comme ça. Je pense que si tu pouvais te regarder dans la glace, tu verrais ce que je vois en toi. Un morceau de vomi. Pas seulement un détraqué. Pas seulement un prédateur. Pas seulement un dérapage ou une erreur. Non. Un morceau de vomi. Un vrai. Un morceau de vomi stagnant qui ne sera jamais ramassé parce que la justice n’en a rien à foutre. Parce que je n’ai même pas envie d’essayer de te nettoyer. Un morceau de vomi puant qui va, j’espère, mourir en douleur. Ou pas.

On m’a demandé ce que je voulais faire de toi viol.

Rien. Vraiment, rien. Je n’ai plus assez de rage à te consacrer. Ni de tristesse. Il ne me reste plus que de la lassitude. Donc je ne te souhaite rien. Je souhaite juste que tu me fiches la paix.

Que tu me fiches la paix quand je me regarde dans un miroir. Que tu me fiches la paix quand je fais l’amour. Que tu me fiches la paix quand j’essaye de donner la parole à mon corps. Que tu te taises et que tu t’en ailles.

Mais je sais que tu ne partiras jamais.

Je sais que tu es comme l’herpès ou les maladies infectieuses qu’on se coltine toute la vie. Tu es arrivé une fois et tu reviens par poussée, dans mes souvenirs. Tu reviens dans les sanglots qui ne font même plus mal mais qui sont là. Tu reviens dans les regrets. Tu reviens dans les remords. Tu reviens dans la sensation que j’aurai dû faire plus de choses pour te tuer.

Au fond quoi ? Je ne sais pas. Passer mille en ans sur un divan en thérapie. Te traîner en justice sur des procédures plus vieilles que moi. Te mettre au centre de ma vie alors que je ne veux que tu t’en ailles.

Pars. Mais pars bon sang. Je me suis longtemps dis que si je t’ignore, alors tu partiras plus vite.

Pourtant, quand tu reviens parfois dans ma tête, je me sens obligé de parler de toi. Parler de toi, c’est prouver au monde que tu as existé. Que tu es coupable de ton existence viol. C’est toi la personne coupable. C’est toi qui mérite d’être tourmenté. Pas moi. Plus moi.

Soyons quitte. J’ai appris à arrêter de te détester. Je suis résilience. J’ai déjà assez fait.

Je ne m’empêcherai jamais de vivre pour toi.

Va te faire foutre viol.

Cléa

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