raton reveur blog afroféminisme

 

« Ah non. Moi je ne suis pas féministe, hein ! » Ton offusqué, mouvement de recul, regard suspicieux. Maon interlocuteu me regarde comme si je venais de dire que j’aimais particulièrement bien manger de la confiture de fraise dans des cornichons, à poil sur ma terrasse. Et puis souvent, iel se reprend, soupire mi-soulagé.e, mi-dédaigneuxe « Tu comprends, elles vont trop loin et tout. Je préfère dire que je suis pour l’égalité. Voilà, juste l’égalité. Un monde sans différence quoi. »

* Intro écrite en inclusif, pour vous habituer doucement mais sûrement à cette orthographe spécifique.

C’est le genre de moment où, en fonction de l’heure et de la situation, je lâche prise. Je sais qu’on avance à grand pas sur la pente d’un débat stérile et je n’ai souvent pas envie de faire de la pédagogie. Flemmard le raton. Si je n’ai pas envie de lancer plus loin la conversation, je fais un sourire fin et je lance la balle d’un nouveau sujet. Ou je m’enfuis en remettant mon téléphone hors mode avion. Quelle veine, il n’arrête pas de sonner. Preuve qu’être étudiant freelance c’est parfois bien pratique pour couper court aux conversations désagréables.

Oui, l’égalité, parlons-en, sur le papier c’est un bien joli mot. Dans la vraie vie ? Je ne sais pas. Je me tue à répéter qu’il n’y a pas un, mais plusieurs féminismes. La même lutte à l’arrivée, mais des chemins différents. Je pense que Mithrowen de la Dent dure vous en parlera bien mieux que moi dans son article sur la question. Parce que ce billet de blog est là pour se concentrer sur un point particulier : l’afroféminisme.

 

Raton reveur blog afroféminisme

C’est parti pour un long article sur le sujet

Etre une fille et être Noire, ça fait quoi ?

Je suis une fille. J’ai mes règles tous les mois et j’en suis fière. Je bataille au quotidien face à des combos de mini remarques sexistes et de situations désagréables. Au boulot, je ne suis parfois pas prise au sérieux à cause de mon genre. J’essaye de trouver le juste milieu entre les clichés, les stéréotypes et mon identité. Je suis une fille.

Et je suis Noire. Mes deux parents viennent de Martinique, une région française d’Outre-Mer dans les Antilles et n’ont pas du tout vécu la même enfance que moi. Les inconnus que je rencontre me demandent souvent d’où je viens. On m’a fait des remarques vaguement racistes sur l’impossibilité de ma couleur de peau et mon véganisme. On me passe encore parfois la main dans mon superbe petit afro sans demander ma permission.

On me fait comprendre au quotidien que je suis une fille. Et que je suis Noire. Et j’en ai marre.

Mon origine. Mes identités.

Mes parents viennent des Antilles.

Pour moi, c’est les vacances. La plage. Les doucelettes coco. Les bananes jaunes. Les ravets la nuit sur les pavés. Les contes de Compère Lapin. Yé crik. Yé crak. C’est le griot qui raconte des histoires. Les foulards madras. Les accras. Les barques de grand-père et le vivaneau. Les matoutous crabes. Les cabris dans la maison chez les cousins. La moiteur de l’air quand on sort de l’avion. L’eau du robinet qu’il ne faut pas boire le premier jour « Le temps que le corps s’habitue ». C’est le Diamant, Ste-Anne, Le Robert. C’est les gens que tu ne connais pas dans la rue et qui te dise que « Haaan cé la tite fille Machin ». Qui sont vaguement tous de ta famille.

C’est le zouk à la maison. Le piment partout, partout. Le créole quand mes parents s’emportent. C’est les frayeurs d’enfants. Les manman dlo, la Main Noire, les soukouyans. C’est les poèmes de Césaire, découverts avec émotion. C’est les livres qui parlent de l’esclavage. Et d’autres, où l’histoire se passent sur les îles, et où tu sens que la couleur de la peau est importante. C’est des textes qui sentent le « là-bas de mes parents ».

 

C’est leurs histoires qui ne sont pas la mienne. C’est mon papa qui vivait dans une petite cabane en fibre de ciment, au bord de la rivière à la campagne. C’est ma maman qui avait avait une maison dans la capitale, à Fort-de-France. C’est des photos, plein de photos. De grandes fratries de six ou sept enfants. Des souvenirs qu’ils ont l’air d’avoir vécus ensemble.

Mes parents sont arrivés en métropole à 18 ans. Mon père, pour le service militaire. Ma mère, pour les études. Les Antilles, la Martinique, c’est la France. Et pourtant, c’est ailleurs. Ce n’est pas pareil. C’est une petite double culture à sa façon.

Ah, et si vous voulez voyager par la lecture sur l’île de mes parents, lisez Lapo Farine de Tony Delsham. Je trouve que ça résume tout et que l’histoire est belle.

Moi ? Je « viens d’ici »

A la question « Tu viens d’où ? »  Je réponds toujours « Mes parents viennent des Antilles ». Parce que c’est vrai. Les Antilles, c’est les vacances et des albums photos. Moi, j’ai grandis en banlieue. J’ai passé mes plus belles années en tant que scoute de France à crapahuter dans les forêts d’Ile-de-France et à vendre des cookies à la sortie de la messe et j’ai vaguement songé à entrer dans un couvent à l’adolescence.

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Moi jeune raton, j’étais un peu Russel en fait

J’ai bougé toute seule à Paris à 16 ans pour les études en prépa. J’ai appris mon latin et mon grec ancien pendant une petite dizaine d’années au point d’avoir voulu devenir professeur de lettres classiques et je connaît la littérature française sur le bout des doigts. J’ai vécu quelques mois dans différents pays d’Europe en découvrant de nouvelles cultures avec fascination. Et je me définis comme française. Française métropolitaine. Française métropolitaine parisienne. En fait.

Alors, l’afroféminisme, c’est quoi ?

C’est prendre conscience qu’il y a des combats où la couleur de la peau à toute son importance. C’est comme ça. Je suis Noire. C’est marqué sur ma tête. C’est la première chose que les gens voient quand ils me parlent. Et je suis une fille. C’est peut-être la deuxième chose qu’on voit. Les discriminations de genre me concernent aussi bien que les discriminations ethniques. C’est chiant, parce que ce n’est pas choisi. A l’inverse du véganisme que je porte comme un étendard, j’ai souvent eu l’impression d’être martyr involontaire de mon genre et de ma couleur. Mais c’est comme ça. Je pensais que cette vague sensation de mal-être et d’injustice n’existait pas, qu’elle était dans ma tête, que ce n’était pas grave. Puis le raton a été voir le film « Ouvrir la voix » d’Amandine Gay. Et clairement, on a senti le problème.

Mettre le mot « afro » devant féminisme, c’est prendre conscience de la spécificité de la lutte des personnes Noires.

Non mais féminisme, ça englobe déjà tout. Ce que tu dis, ça entre dans la case du racisme.

Oui. Et non. Il y a des petites particularités qui sont à la fois sexistes ET racistes. Et c’est désagréable.

 

* Attention, râlage de Raton mode : ON *

 

Par exemple, mon premier crush à l’adolescence m’a dit « Oh tiens, j’aurai jamais pensé sortir avec toi tu sais. Enfin, quand je m’imaginais en couple, je voyais quelqu’un avec la même couleur de peau. Pas toi ? » –  Ce genre de moment étrange qui te laisse une sensation de flou et de vide où tu n’as pas été préparée à avoir des armes pour répondre.

Le cas inverse existe, hein . Dernier en date « J’adorerai t’épouser, vous les Noires, vous avez toujours le sourire » – j’avais effectivement oublié que je ne pleurai jamais grâce au bouclier magique de ma couleur de peau. Merci garçon.

La différence entre le Black feminism et l’afro féminisme

Soyons pointilleux sur les mots ! Tout comme vous n’allez pas dire que « vegan, veggie, flexitarien, raw » c’est pareil, essayez de faire la distinction entre le Black Feminism et l’Afroféminisme.

Le Black Feminism est un mouvement qui vient des Etats Unis. L’afroféminisme est typiquement européen. Et oui il y a une différence. Ne serait-ce que parce que l’histoire des deux continents n’a rien à voir. D’un côté, il y a un passé très vif concernant l’esclavage mais peu de liens familiaux avec l’Afrique. De l’autre, c’est plutôt la période coloniale qui est encore ancrée dans l’inconscient collectif et des vagues d’émigration qui font que les européens Noirs ont parfois des liens forts avec leurs pays et leurs famille sur le continent Africain. Un joyeux mélange et des attentes qui n’ont rien à voir.

*Petit point litté : on écrit « afroféminisme » et pas « afro-féminisme » et si vous voulez savoir pourquoi, Mrs Roots le décrit très bien dans son article.

Et pourquoi on a pas d’asioféminisme ? D’islamoféminisme ? De judéoféminisme ?

En fait, il y a les féminismes que vous voulez. A partir du moment où un groupe ethnique prend la parole pour dire que quelque chose va mal, cela ne va pas dire que les autres groupes sont remis en question. Si on se tait, on ne peut juste pas savoir qu’il y a un problème. Je vous encourage d’ailleurs très, très, très (je rajoute encore un très), vivement à vous renseigner sur les causes qui ne vous concernent pas. Qu’il s’agisse de capacisme – comme le fait très bien Daphnée d’1 parenthèse 2 vies– ou d’autre chose. Cela vous permettra d’être toujours ouverts d’esprits. On ne parle pas de s’approprier les luttes des autres, mais plutôt prendre conscience que oui, les autres luttent aussi contre quelque chose.

Ressources, aller plus loin :

Je ne tiens pas un blog centré sur l’afro-féminisme – quoique je risque d’en parler de plus en plus souvent-, mais d’autres le font. J’admire notamment le travail de Mrs Roots, des deux blogueuses du blog Aloaha Tallulah et celui du collectif afro-féministe Mwasi.

En ce qui concerne la voix du féminisme asiatique, La Petite Banane produit des choses très intéressantes, dont une vidéo sur l’image de la femme asiatique.

 

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