Le jour où j’ai décidé d’être une femme.

Je me suis regardée dans la glace. Toute nue. Sans vêtements. Sans ressentiment.

Avec une lumière crue, vive et blafarde.

Et j’ai ouvert les vannes. Je me suis laissée le droit de pleurer. De me laisser pleurer.

De pleurer pour toutes les incompréhensions, les désespoirs, les luttes et les maladresses. Pour tous les non dits, les chuchotis, les murmures qui résonnent comme des fracas de roulis de vagues sur les rochers en Bretagne. Pour ce corps, bringuebalé dans la vie, bringuebalé dans les nuits, pour essayer de comprendre. Se raccrocher, ne pas se noyer. Ne pas se laisser se faire noyer. Face à la tempête, à la débacle et au tumulte, plonger.

Loin des bruits. Plonger.

A l’intérieur de soi-même. Plonger.

Et ouvrir les yeux. Sous l’eau.

Ouvrir les yeux sur ses blessures. Sur son corps qui saigne par endroits. Qui cicatrise comme il peut. Les grandes plaies, taillées à vif et laissées purulentes. Les petites piqûres qui se dessinent en farandole aux creux des coudes. Les bleus flous aux contours diffus. Je me suis sentie baleine, avec ce corps trop grand pour moi et ces harpons plantés à l’intérieur, qui irradient la douleur sans qu’on puisse vraiment savoir d’où vient le mal.

J’ai pleuré. Je me suis laissée pleurer. On ne peut pas se noyer dans ses propres larmes.

Même quand on croit qu’elles vont durer toujours. Elles s’arrêtent parce qu’on est trop fatigués. Alors, les yeux encore un peu mouillés, on peut observer le monde d’un regard nettoyé. On peut faire le point sur ce qui est cassé, ce qui est réparé. Ce qui est réparable. Ce dont on ne veut plus s’encombrer. Ce qu’on a encore envie de traîner un peu, parce qu’on s’y est habitué.

J’ai vu mon corps. Ce corps de toute jeune femme. Ce corps de plus-fille. Ce corps de pas-mère. Ce corps de femme.

J’ai vu le bouclier que je pouvais étendre et étirer. La bulle que je pouvais me forger. Et toutes les émotions que j’avais envie de mettre à l’intérieur. Des fleurs. Un jardin intérieur. J’ai vu de la confiance. Du courage. De l’assurance. De la douceur. De l’ardeur. J’ai vu de la justice. De l’audace. J’ai vu de l’indépendance et de la liberté. J’ai vu qu’il fallait apprendre à rire et à s’aimer. Ecouter l’autre pour l’odeur de sa peau et le rythme de sa respiration. Et ne pas se forcer. Jamais. J’ai vu qu’on avait tout le temps qu’on voulait. Que les obligations des autres ne concernaient que les autres. Que ce qu’on vivait nous appartenait. Se réconcilier avec soi. Creuser sous sa mousse et découvrir ses pétales. Grandir et s’épanouir. Se nourrir de rires. Etre femme.

A quoi ça sert de s’enfermer de se laisser cueillir ? S’enfermer dans un vase et mourir ? Quand on peut être une liane tentaculaire et vive, grimper sur les cimes comme du lierre. Etre enfant sauvage. Etre sorcière. Vivre pour soi. Etre femme.

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