Je le pense sincèrement. On vit dans un monde trop réactionnaire. Si les bonnes femmes veulent rester dans leurs cuisines à pouponner ou à faire à manger. Si elles se complaisent dans l’idée de passer la serpillère et qu’elles rêvent au nouveau robot auto-cuiseur 2.0 pour leur anniversaire, mais laissez-les donc !

J’ai écris ce paragraphe, et je pourrais presque le penser sincèrement. A demi-mots. Dans des demies-mesures. Je suis à Cikananga, réserve animalière perdue au coeur de l’Indonésie et jamais, ô grand jamais, je n’ai eu autant « l’impression d’être une fille ».

Mais ça veut dire quoi, tiens, l’impression d’être une fille ?

Ca veut dire qu’on m’aurait rendue plus heureuse à faire la cuisine qu’à essayer d’aller couper du bois. Ca veut dire que je roucoule devant n’importe quel nouveau-né et que je deviens volontiers gaga dans un rôle de nourrice improvisée. Ça veut dire que j’assume complètement qu’on me considère comme une petite chose fragile à protéger, j’en suis même contente. Ca veut dire que je n’ai pas envie de faire des tours de forces, qu’être moi, juste moi, en ce moment ça me convient très bien.

Et moi dans la vraie vie, je suis un wagon

J’ai l’impression de passer mon temps à lutter à contre-courant pour casser les dents aux clichés. Je veux être financièrement indépendante, je veux être brillante et n’avoir jamais peur de prendre la parole en publique, je veux avoir de grands grands projets et parler de chiffres à des vieux monsieur bedonnants en cravate. Je veux savoir exactement où je vais et n’avoir besoin de l’aide de personne pour y arriver. Je veux toutes les petites choses et les grands privilèges. Payer la note au restaurant, grincer des dents quand on me tient la porte, être fort « comme un garçon » à n’importe quel sport que j’aime, dire « mes ovaires » au lieu de « mes couilles ». Changer un pneu, voir des investisseurs, acheter ma maison, faire un bébé toute seule s’il faut. Lutter pour mon empouvoirement. C’est de grands principes.

Sauf qu’ici, au bout du monde, ça ne fonctionne pas

Je me retrouve avec à peu près la même sensation que lorsque j’étais jeune fille au pair en Finlande. C’est à dire l’impression bizarre que l’étiquette « fille » collée sur mon front, dans ton son sexisme et ses stéréotypes, me convient vraiment très bien. Ce genre d’étiquette qui pourrait me donner envie de tout plaquer maintenant pour devenir jeune mère au foyer épanouie n’ayant que pour seul objectif de dorloter un vaillant partenaire et cajoler une tendre progéniture en veillant à l’équilibre du foyer. Je serai heureuse de faire ça. Vraiment heureuse.

Quand j’étais en Finlande, mon papa finlandais de ma famille d’accueil m’avait un jour dit, moitié-rigolant, moitié-sérieux. « Mais Cléa, pourquoi tu resterais pas ici tiens ? Tu trouverais quelqu’un dans l’école de fermier du village. Il aurait un bout de terrain pour construire une maison. On te passerait quelques vaches pour commencer. Et ce serait bien. »

Et ce serait bien.

Souvent je me demande à quel point ma vie parisienne mouvementée d’apprentie businesswoman me convient vraiment. A quel point une part de moi n’aurait pas envie de tout plaquer pour aller vivre dans une jungle, une forêt ou des champs. Dans une toute petite cabane de bois. A ne se préoccuper de rien qui vient de l’extérieur. A arrêter d’essayer « d’être fort ». Je ne suis pas forte. Je suis une chose fragile. Une chose fragile qui se fait violence pour ne pas l’être trop.

Pourtant à Cikananga, je me rends bien compte à quel point je ne fais pas du tout illusion. Pas du tout. Je n’ai jamais manié d’outils de ma vie. Même si j’ai été scoute, la perspective de devoir planter des clous plein de rouilles dans des morceaux de bois et risquer de choper le tétanos m’arrache la grimace. Je ne sais pas porter de trucs trop lourds. Ni descendre des marches trop vite. Ni tomber. Ni me salir les mains. J’assume. Je suis un petit truc douillet qui glousse volontiers, qui s’offusque pour de faux et qu’on protège malgré soi.

Je ne suis pas un garçon efficace

J’en ai eu les larmes aux yeux, presque. Je me suis sentie inutile. Je me suis demandée pourquoi, mais pourquoi je n’étais pas aussi forte qu’un garçon ici. Pourquoi surtout, on ne voulait pas me considérer comme tel. Des garçons timides, effacés, fragiles. Des garçons « au féminin », on en a aussi. Et pourtant, on leur donne des tâches de garçon quand, moi, on me renvoie tout doucement avec affection à des choses « faciles ». Des « choses de filles ».

Ca fait mal. C’est agaçant. Je n’ai même pas les mots pour décrire à quel point ça me frustre et m’énerve à la fois. Frustration et énervement. Je ne sais pas. C’est souvent comme si en dehors de nos petites sociétés mondaines et bien fichues, lisses et modernes, loin des préoccupations de genre, les choses prenaient une tournure différente.

Ici, les gens ne se sont jamais posés la question de ce qu’était un garçon ou une fille. Ici, les gens font juste les choses « naturellement ».  Et « naturellement », j’ai été éduquée comme une fille. J’ai peur de salir ma robe, j’ai peur d’avoir une égratignure. Je suis, malgré moi, une chose protégeable.

J’ai été éduquée comme une fille, et alors ?

Et alors ? Et si j’avouais que mon gros pêché-mignon c’est de fantasmer sur des blogs de mamans ? Si rien ne me fais plus plaisir que de passer littéralement des heures en cuisine quand je suis chez un partenaire ? Si je suis quotidiennement spontanément plus dans le CARE que dans le DO ? Si j’arrêtais de me cacher et que j’assumais ma vraie nature.

Tant pis. Je continuerai à être une petite chose prudente au volant, même si je me suis fixée l’objectif d’avoir un jour mon permis et d’être même pilote de formule 1 – parce qu’il faut se fixer des objectifs ambitieux. Je continuerai à vouloir me faire accepter dans un groupe en étant avant tout gentille et avenante mais je n’oublierai jamais de rester franche et ambitieuse. Je continuerai à demander à toutes les entrepreneuses que je rencontre comment est-ce qu’elles ont fait pour combiner vie de famille et entreprise.

Je suis une fille. C’est comme ça

Pendant que mes camarades garçons étaient en train de construire des trucs, moi j’étais en train de me concentrer pour ne surtout pas avoir mes règles tout de suite.

Et oui, mon identité a été construite de toute pièce autour de mon genre physique et sociale. C’est comme ça. Je suis énervée. Je fais de mon mieux pour m’en apercevoir et la reconstruire au quotidien. Mais spontanément, je suis juste une fille. Laissez-moi à mon fourneau et que tous les garçons aillent au diable avec leurs camions.

 

*Texte écrit en écriture automatique. D’une traite au clavier, les yeux fermés, sans rien effacer, pour laisser courir les idées.

Et vous ? La question du genre, ça vous retourne le cerveau aussi parfois ? Vous le vivez comment ? N’hésitez pas à partager vos expériences en commentaires

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