« Je peux pas, j’ai réunion scoute. »

A l’époque, j’étais incapable d’imaginer tout ce qui se passerait suite à cette phrase. A quel point j’allais plonger dans le scoutisme. A quel point j’allais grandir. A quel point j’allais peu à peu devenir la personne que je suis à présent. Viens, je te raconte mon expérience de scoute.

J’écoute Des Couleurs sur Mon Chemin. Et des larmes me sont remontées aux yeux. En vrac, les gamelles cabossées, les quatre quart, les canadiennes. Les petits cailloux dans les chaussures, la fatigue. Les vingt milles éclats de rire. Tout ça dans une chanson. Et la poussière, et la peur et la joie. C’est juste fou. Le scoutisme. J’ai remis ma chemise il y a quelques mois pour servir en tant que cheftaine. Et je suis émotion. Pluie d’émotion.

Tant de moments partagés
Les beaux jours passés ensemble
Des sourires par milliers
Des délires qui nous ressemblent

Le scoutisme et moi comment ça a commencé ?

J’avais neuf ans et demi. Je venais d’entrer en 6ème. Pour un exposé, une petite camarade décale une réunion et dit « Je peux pas, j’ai réunion scoute ». Je demande ce que c’est. Elle me dit « T’as qu’à venir ». En rentrant de l’école, je pose la question à mes parents « Je peux aller chez les scouts ? »

J’ai découvert par la suite que le scoutisme est un sacré petit monde. Souvent, les scouts se marient avec des scouts et font des petits scouts. Il n’est pas rare qu’en tant qu’adulte tu mettes tes enfants chez les scouts parce que tu as été scout toi même. Ma mère m’a dit « Ah oui, oui, oui, j’ai fais un an chez les jeanettes quand j’étais jeune. Toutes mes soeurs ont été guides. Of course chérie, va chez les scouts. C’est des gens biens. »

Et voilà.

Au début je n’ai rien compris.

On te met une chemise, tu fais des jeux. On te dit qu’on part camper pour le weekend. Tu ne sais pas ce que c’est. Tu dors sous tente, c’est inconfortable. Il fait froid. Le lait du petit déjeuner est tiède. On l’a fait chauffer au feu de bois. Un monde. Un vrai monde dans le monde. Etre si proche de la nature. Courir dehors. Pour la gamine de banlieue que j’étais c’était dingue. Vaguement épuisant et inconfortable. Mais dingue.

Puis tu restes en fait. Tu continues à kiffer tes weekends. Tu prépares un camp d’été. Ah, on part deux semaines dans les bois à camper. Ah ok. On fait toujours plus de jeux. Toujours plus de chansons. Parfois, on va à la messe. Les gens sont gentils. On gagne des insignes. C’est marrant.

1er camp bleu. Je tombe amoureuse.

Pour la première fois de ma vie, je me fais des amies. Moi, gamine légèrement bizarre, full hypersensible et hpi. Zèbre quoi. Je rencontre d’autres enfants qui me ressemblent. Coeur à Sonia, mon premier amour qui restera à jamais ma souris rêveuse. Deuxième camp bleu. J’ai envie d’avoir des insignes sur ma chemise, passer ma promesse et appartenir à quelque chose. Au milieu de la nuit, on organise des totémisations. Je trouve ça beau.

Une chemise un foulard et mon sac sur le dos
La promesse, d’une main qui t’aide à passer la rivière
Une chemise un foulard et mon sac sur ton dos
Le scoutisme dans la peau !

Puis j’enfile une chemise rouge.

Et le monde devient dingue. C’est le temps du lycée. Je suis Cléa, lycéenne un peu farouche, ado perdue. Mais caravelle, dans une patrouille de pionniers. Le weekend, je prends ma bicyclette pour pédaler jusqu’au local. C’est notre lieu à nous. Une salle de la paroisse qu’on a refaite avec de la peinture, des affiches. On rigole. On fait des projets. Des brocantes. Des ventes de gâteaux. On ramasse de l’argent. On veut préparer le camp.

1ère année rouge. On part faire Paris-Bordeaux à vélo. Le projet est ambitieux. A peine moins que nous. Alors le weekend, on va faire du vélo, on s’entraîne. Je suis à la ramasse, je déteste le sport. On part pour l’été avec d’autres patrouilles. On est une centaine en tout, à crapahuter avec nos chemises sur nos vélos. Mon sac est trop lourd et je suis toujours la dernière à arriver au lieu de camp. Mais c’est mes premiers boums boums dans le coeur, les premières disputes d’amitié, les premiers garçons qui font rêver. C’est Cité Cap, le Jamboree. A Bordeaux, on est des milliers à illuminer les rues de nos chemises rouges. Le temps des amitiés qui se nouent sous l’émotion au hasard des rencontres. Qui restent.

Si t’es cap de changer le monde. Dix ans plus tard, on se souvient.

On continue à camper en été. On réunis des fonds pour partir en Italie. On dort sur des quais de gare, on rate des trains. On se fait héberger par des vieilles dames qui ont vu nos chemises. On part en explo et on demande le gîte dans des couvents.

Un autre été, on décide de faire un radeau. C’est décidé, on trouve des chambres à air de tracteurs. On les lie entre elles. On ajoute des planches. Ca fait des bateaux. On dévale la Sarthe. Je ne sais pas nager, ce n’est pas grave. A l’intendance, dans le camion, je suis mes chefs sur les routes pour préparer les lieux de camps étapes. Toujours d’aussi belles explo. Toujours de belles autonomies.

Bref. Je suis scoute dans l’âme.

On est une patrouille d’une dizaine de jeunes. Est-ce qu’on est amis ? Je ne sais pas. Oui, au fond. On a temps partagé ensembles. Non, en vrai, on reste des jeunes lambdas dans les couloirs du lycée. Mais il y a quelques choses. Des amitiés comme des très bons collègues. Et quelques pépites ça et là.

Je passe ma promesse. Je jure, je m’engage devant tous sur mon honneur à respecter la loi scoute tous les jours de ma vie. Je suis fière. Je n’ai jamais été aussi fière.

On échange nos trésors
Des rencontres sur la route
Une gourde au bout de l’effort
Les étoiles en clef de voûte

Puis le temps passe. Les études. Les fractures. Les voyages. Je quitte ma ville de banlieue. J’entre en prépa. Je sombre en dépression. Je plaque tout avec mon backpack. Et la suite, on la connaît. Je me détache petit à petit de l’adolescence pour devenir l’adulte que je suis. Sans le scoutisme. Le scoutisme, c’est l’adolescence. C’est les années pio ka. C’est les émois sensibles.

C’est devenu différent.

Et tu as les copains des autres divisions qui deviennent chefs à leur tour. Tu as ceux qui parlent de leurs camps d’été. Qui passent le permis pour mieux accompagner leurs jeunes.

Et moi perdue. Qui n’ait pas le temps. Qui ne veut pas avoir le temps. Qui refuse d’essayer de retrouver ma chemise. Et qui en même temps a le petit coeur tout serré en se souvenant de cette promesse adolescente faite à moi même « Devenir cheftaine scoute. Rendre tout ce qu’on m’a donné ». 

J’ai laissé passer sept ans.

C’est long sept ans. Et c’était tellement évident. En 7 ans, j’ai changé de vie, de valeurs, j’ai mûrie à moi-même. Sept ans avant que, au nouvel an, un vieux copain scout disent « Hé. Vous viendriez pas à la maison. On fait une grosse soirée ». Au milieu des bouteilles de champagne, vers 1h du matin, quelqu’un met le chant de la promesse. Tout le monde chante. Je lâche la main de M.Raton. Main sur le coeur, signe de promesse, je répète « Devant tous je m’engage, sur mon honneur. »

La gueule de bois passe. Pas la chanson. Je me pose face à moi-même et je me demande ce qui me retiens. J’ai peur, j’ai peur. C’est devenu si différent. Je ne suis plus celle que j’étais. Je suis perdue dans ma foi. Je ne veux pas y retourner. Mes valeurs sont ailleurs. Je me souviens des mots d’un jeune homme la veille « Oui, je suis chef à Nantes. Je fais l’aller-retour le weekend, je ne voulais pas lâcher ma paroisse ».

Mais moi je n’ai plus de paroisse. Je n’en veux pas. Je l’aime, je la respecte, je la remercie un milliard de fois pour tout ce qu’elle m’a apportée ma foi. Mais je ne veux pas. Je suis perdue.

Je cherche « scouts boudhistes paris »

Tremblante sous mon plaid, les yeux encore tout mouillés de larmes. Après tout, est-ce je ne passe pas mon temps en centre de méditation ? Est-ce que je n’ai pas été faire la voie de Shambhala avec douceur, avec du coeur. Mon quotidien ne se rapproche-t-il pas de la philosophie bouddhiste ? Ca fait mal, comme trahir une mère qui t’a aimé et élevé. On ne change pas de religion comme ça.

Je ne sais pas.

Je sais qu’aussi fort j’ai aimé les Scouts et Guides de France, j’ai trop changé. J’aurai du mal. Alors je fais cette recherche de scoutisme bouddhisme. Ils existent. Révélation. Ils s’appellent les Eclaireurs de la Nature. Et ils existent.

J’envoie un mail, je n’attends rien. Par acquis de conscience, j’en fais aussi un pour les Eclaireurs de France (ceux qui sont athées). Une semaine plus tard, les EDLN me répondent. « Coucou, oui on manque de chef. Tu as ton BAFA ? Tu as une expérience scoute ? Tu es dispo quand ? »

Et j’avance. Bim. Invitée à la réunion pionniers. Bam. « Tu fais quoi en juillet ? T’es dispo pour le camp d’été ? » Pof, pof, pof  » Prends un foulard, on te commande une chemise. C’est cool de t’avoir dans l’équipe.  »

Et je suis devenue cheftaine pio chez les Eclaireurs de la Nature

Si je suis heureuse ? OUI. C’est mon univers doudou. Avec des petites différences qui me ressemblent. On ne mange pas de viande, les enfants sont végétariens. Mon véganisme est inaperçu. On remplace les messes par des temps de méditation ou des ateliers yoga. On dit « La Nature » au lieu de « Dieu ».

Et c’est beau. Je ne réalise pas encore complètement. Je me sens encore comme une louve adoptée dans une meute qui n’est pas complètement sienne. Mais je suis fière. Si fière. Si fière d’avoir remise ma chemise.

Une chemise un foulard et mon sac sur le dos
La promesse, d’une main qui t’aide à passer la rivière
Une chemise un foulard et mon sac sur ton dos
Le scoutisme dans la peau !

Engagée devant tous. La loi scoute est gravée dans le coeur. On change. Le mouvement reste.

MERCI au scoutisme.

Merci d’avoir accueilli mes premiers émois, mes premières fiertés, mes premières colères, mes premières grandes détresses.

Merci de m’avoir vu grandir.

Merci de m’avoir confié des responsabilités et m’avoir rappelé que j’étais capable.

Merci de ne jamais m’avoir mise de côté alors que j’étais une enfant vraiment bizarre.

Merci de m’avoir fait confiance.

Merci d’être resté avec moi quand j’allais mal.

Merci de m’avoir permis de dépasser mes limites.

Merci de m’avoir appris qu’on pouvait faire confiance au monde.

Merci de m’avoir laissée libre.

Merci pour les explos. Merci pour les treks. Merci pour les tables à feux et les concours cuisine. Merci pour les imaginaires et les pierres de cairn.

Merci. Sans toi, ma vie n’aurait jamais été la même.

 

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