Tribulation d’un enfant sauvage

C’est le soir. C’est encore un été de canicule à Paris. Il fait trop chaud. Il n’a jamais cessé de faire trop chaud. Je sors d’une journée off. Ce genre de journée où rien n’a d’importance et qui ressemble à des petits bouts de parfait. Quitter aux aurores un bon ami qui est aussi un bon amant, frotter une tâche de dentifrice restée sur une joue lavée trop vite, retirer un casque de moto, rire, se serrer dans les bras. Aller au spa, s’inviter au restaurant soi-même, buller devant un plat. Faire la sieste avec un ronron de chat. Aller au yoga. Boire un verre avec une amie. Et ça aurait pu s’arrêter là.

Ca aurait pu s’arrêter là.

Après avoir réglé l’addition de nos cocktails dans la nuit, s’être fait un câlin avec l’habituel « Tu m’appelles chaton, quand tu es bien rentrée ? ». Remettre la veste, fermer le sac, quitter la terrasse, marcher dans les rues de la capitale. Et pourtant non. J’ai dégainé mon téléphone. Et derrière les notifications Instagram et Messenger, il y avait sa note vocale.

C’est ridicule tu sais, ce garçon que j’ai aimé et que je n’aime plus. C’était un mot sortie de nulle part. Les accents d’allemand dans sa voix. La pluie en arrière fond. Un semblant de tristesse, un rien d’incertitude. C’était un message court. Comme une carte postale. Un mot qui disait « I don’t want to lose our friendship. »

J’ai fermé mon téléphone. Our frienship is over. 

Since a while. Son mot, c’était comme un rebond dans le temps. Je me suis revue jeune fille. C’était comme étaler nos souvenirs dans un album défraîchi par l’eau. A marcher dans la nuit, je me suis sentie poésie. Poésie brutale. Je n’ai pas les mots exactes pour décrire. J’ai des images en vrac.

Our frienship is over. J’avais envie de dire « Tu vis dans le souvenir d’une fille qui n’existe plus. Elle a disparu comme fanent les embruns des roses au soleil. Elles s’éventent. Mais on en garde un souvenir. »

Our frienship is over.

Qui était cette fille ?

Je l’ai revue si fragile. Vulnérable. A peine sortie de l’enfance, à l’orée de l’adolescence. Je me souviens de l’air salé des soirées sur l’île de Lampedusa. Je me souviens des aperitivo en terrasse. Je me souviens des éclats de rire. Je me souviens de Martina qui comme moi faisait la buissonière à la tombée du jour. Les « chut, ne dit pas. Là, je saute par la fenêtre, personne ne sait sauf toi. Je reviens à l’aube. » Et nos sourires aux levés du soleil. On se sentaient toutes jeunes femmes je crois. De cette complicité des amoures secrètes qu’on garde cachées.

Je nous ai revue, les après-midi dans les lagunes. A promener les chiens. Léa, Théa y Poldo. Lancer des bâtons dans l’eau. Et enlever nos vêtements sur les criques. Les après-midi duraient toute la vie.

Je nous ai revus pleurer au départ. Je me souviens comme d’hier des gros chagrins à l’aéroport. De ces sanglots qui semblaient ne jamais vouloir s’arrêter. Qui aller durer toujours.

Ce sont des images photographiées. Des morceaux de souvenirs qui restent de ce qui a été.

J’ai toujours voulu rester amie avec mes anciens partenaires. Et pourtant, parfois, l’amitié s’effrite. Cette toute jeune fille avait 18 ans. Elle était autre. Celle que je suis devenue est différente. J’ai vu le lien qui brinquebale, qui s’effiloche au fil des mois, au fil des années, au fil du temps. Il y a eu les mots aux anniversaires. A Noël. Il y a eu les mots du désespoir, les mots d’incertitudes. Les mots de changement de vie. Les mots de joies retrouvées. Il y a eu les « j’ai rencontré quelqu’un, je suis si heureux » et les « je ne trouve plus de sens à ma vie, j’ai besoin de soutien ». Il y a eu les visioconférences pour montrer les nouveaux appartements. Il y a eu le lien qui s’accroche.

Le lien qui écorche ?

Our frienship is over. J’ai eu mal. Tellement mal. Prostrée devant l’évidence. Elle n’existe plus. Il n’y a plus ce lien d’avant. Je n’ai même plus envie d’essayer de le retrouver. J’ai l’impression de devoir le tuer. Comme on tue une mésange aux ailes brisées. On aimerait le faire en douceur, lentement. Et on finit par l’écraser d’un coup sec avec le talon du pied. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Qu’elles sont loin les effluves de Lampedusa. Et peut-être qu’on ne pourra jamais plus rien faire à part les tenir du bout des doigts. Elles sont trop lourdes dans les bagages de ma vie.

J’ai besoin de voyager léger

Je ne peux, je crois, plus traîner les bribes de ce qui a été. Et le son de sa voix, si timide, suppliant presque, candide. J’ai retrouvé l’enfant derrière l’homme que j’ai vu doucement émerger au fil des années. Ca m’a fait mal.

Nous avons tous les deux libérés notre première tortue dans la mer. A la sortie de l’enfance. A l’orée de l’adolescence.

Our friendship is over. C’est dur d’enterrer un petit bout d’amour mort.

Savions-nous alors que rien ne durerait toujours ? Comme nos pas sur le sable.

Article rédigé en écoutant Land of Cole de Kabaçéo

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