Les carreaux sont bleus, le miroir est vaguement sale. Ce sont des toilettes de restaurant somme toute assez banales. Devant la glace, j’ai les yeux levés au ciel pour retenir mes larmes. Elles débordent. Je me déteste. Je nous déteste. Je déteste le monde entier. Le robinet est ouvert, le bruit de l’eau qui coule assourdi tout. La gifle part sans prévenir. Et une autre. Les joues rougies, j’ai l’impression que la douleur à l’intérieur de mon coeur existe ailleurs. Je me passe de l’eau sur le visage. Maquillage foutu pour foutu. Je regarde mon reflet. Je me force à sourire. Je dis « Souris. Met juste un sourire sur ton visage. Souris. Bord-el. T’es pas heureuse, d’où t’es pas heureuse ? Souris. Ca va aller. Ca va aller. Ca va aller. »

J’ai le coeur en miettes.

Je présente mon copain à ma famille au restaurant. Je viens de m’enfermer dans les toilettes, de me mettre des gifles. J’ai 23 ans et pourtant, c’est comme si j’en avais à nouveau 14. Avec une telle douleur au fond du coeur que j’ai l’impression que je ne remonterai jamais à la surface de ma propre apnée.

Ma rupture a commencé comme ça en fait. J’ai laissé traîner le truc sur plusieurs semaines, à m’auto-convaincre que ce n’était rien. Pourtant, cette scène au restaurant reste un peu à l’intérieur de moi. J’aurai dû trouver le courage de revenir à table et dire « Je suis désolée, arrêtons cette mascarade. Rien ne va plus. Je nous quitte. » Mais au lieu de quoi, j’ai souris. Visage propre et sec. Et j’ai dis « Je suis fatiguée en ce moment, j’ai beaucoup de travail et une grosse deadline au boulot. »

Je me suis détestée de mentir. Mais c’était comme dissocié. Je n’étais plus vraiment moi.

Ils se croisent tous les jours, comme un couple en amour. Elle lui sourit légèrement avec un tas d’arrière pensée. 

Ce qui se passe ensuite, c’est évident.

C’est la nouvelle crise de larmes au milieu de la nuit, le plaid sur le carrelage de la cuisine. L’incapacité à savoir retrouver du calme. Sa voix qui dit « Cléa, ça ne va pas ? » et qui ajoute « Moi non plus, ça ne va pas. » Il y a les heures d’explications coupées de larmes sur le lit, le chat qui essaye désespérément d’apporter son soutien. Il y a le « Je ne te désire plus » qui sonne comme une fin du monde. Le monde s’arrête. Le son s’arrête. La vie s’arrête. Une autre personne que moi, qui a pourtant ma voix demande « Depuis quand ? » et ajoute « Je ne veux pas savoir la réponse. Je ne veux plus rien savoir. » Et je me déteste, je nous déteste, je déteste le monde entier.

On fait l’amour avec des accents de désespoir qui crient adieux. Encore. Et encore. A cet instant j’ai peur plus que tout au monde de le perdre, de perdre ma sexualité, de perdre mon propre corps. J’ai peur de perdre l’ascension sociale gagnée dans le mot « couple ». J’ai peur.

Regarde toujours où il va, ce qu’il fait, dans son rétroviseur mais elle n’a jamais tenté. 

Il y a la suite, qui passe tellement rapidement que je n’ai pas les mots pour l’écrire.

 

Ca ressemble à une envolée d’oiseaux sauvage. Il y a le grand ménage dans l’appart, il y a la sauge. Il y a les pots de nociolata laissés par les copines, les paquets de chips. Il y a les après-midi entières à pleurer sur le sol. Il y a les dizaines de bains. Les balades en forêt. Les talons hauts. Les robes. Il y a le maquillage. Il y a les verres en terrasse. Les pique-nique. Il y a la mousse dans les converses blanches. Il y a la techno qui tâche. Il y a les Uber de fin de soirées.

Elle ne le voit pas, un matin elle s’inquiète. Un peu comme s’il lui appartenait un peu dans sa tête. 

Et il y a tout le reste.

Il y a le premier baiser de la libertéen haut du rocher sous la lune, la fumée des lacrymos, les trébucheries malhabiles, les ronces. Les morceaux de vies glanés au hasard « Je reviens du Brésil. » « Et est-ce que tu es heureux ? »

Tu es beau, tu es grand, tu es fascinant. T’as des chevaux, des poneys, faisons des enfants.

Il y a la nuit, les tartines à la confiture de fraise, la couronne de fleurs. Les trémolos dans la voix, les sanglots. La robe à fleurs. Le pull en laine. Le câlin, assise sur des genoux. Le bisou dans le cou. « Tu es sûre que c’est un oui enthousiaste ? », « Mille fois oui. »

Tu es chaud comme un gant autour de mes doigts.

Il y a le casque de moto, le gilet airbag. L’odeur de la forêt humide. La lune en quartier. Les étoiles. Pulpe des doigts sur les épaules nues. Bercement de musique enveloppante. « Plus tu parles, plus je te découvres, plus je suis heureux de t’avoir trouvé.  » « On s’est déjà rencontrés dans une autre vie non ? »

J’aimerai déjà te dire je t’aime, sans consonnes ni voyelles. Les choses se feraient d’elle-même j’ai la flamme et la flemme.

Il y a les milles enveloppements sur des matelas duveteux

La lumière tamisée, les corps qui se trouvent, qui se retrouvent. Il y a les baignoires immenses, les jeux d’eaux trop chaudes. Les enlacements à l’huile. Les couettes dans lesquelles on se love comme deux écureuils. Les châteaux, les plaines, les transats. Les massages. Les désirs qui s’expriment posément, sans fard.

Les conversations aussi simples que « Tu veux dormir avec moi ? Tu es dans un mood dormir-dormir ou dormir-câlin ou est-ce que tu veux de la sexualité ? ».

J’adore vraiment ton style, comment tu t’habilles. Je ne suis pas sûre que cette première phrase serait habile.

Les milles nuances entre partenaires de jeux, partenaires de lit, partenaires de vie.

Les éclats de rire, la sensation d’être si proches. Les « Je suis heureuse de t’avoir fait découvrir ça, tu réagis bien. ». Les shampoings qui moussent. Les danses torses nues au balcon. Les batailles de polochon. Les impacts lourds et les impacts cinglants. La vapeur d’eau. Les bougies. Les appréhensions des premières fois sans cesse renouvelées. La légèreté d’être.

Que veux-tu, je suis fan de toi. 

Il y a en soirée cette phrase : « Tu as l’air d’être très sûre de toi. C’est intimidant. »

Et j’ai regardé derrière mon épaule. J’ai revu cette image de moi devant une glace, à pleurer dans un restaurant. Et la femme que je suis devenue l’espace d’un été. Je me sens encore comme un daim parfois fragile. Ou une panthère farouche. Souvent, je touche des abysses dans mes ascenseurs émotionnels. Mais il y a une chose que j’ai appris : ça remonte toujours. Et cette tristesse est belle.

Pleurer dans un plaid sous la pluie dans la nuit et entre deux larmes dire « Je me sens affreuse. J’ai mal. J’ai les émotions en fouillis. Je ne comprends rien à ce qui se passe dans ma tête. Mais c’est ok. C’est ok. Tout ce que je ressens est ok. Et je sais que cette tristesse est belle. »

J’ai grandis. Je suis repartie à la conquête de mon propre désir. Et c’est probablement la plus belle chose qui pouvait jamais m’arriver.

Chanson écrite sous – Que veux-tu de Yelle. Elle est un peu nulle, mais je l’adore.

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